Carl Andre America Drill (signed)

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Spécifications

Livre, 39,4 x 29,4 cm
Contient 13 cahiers de 8 pages, 104 pages
Imprimé sur Conqueror Connoisseur Ivory, coton 100% de­ 160g
Double couture au fil de lin
Tranchefile de couleur ivoire
Relié en lin Brillianta Calandré
Estampé or pour les exemplaires numérotés, signés et tamponnés et bronze pour les exemplaires numérotés
Recouvert d'une jaquette
Imprimé par Arte-Print
Relié par Delabie


Production
Édition de 100 exemplaires numérotés, signés et tamponnés, 400 exemplaires numérotés et 100 épreuves d'artiste
Produit et publié par Les Maîtres de Forme
Contemporains (mfc-michèle didier) & Paula Cooper Gallery en 2003

©2003 Carl Andre et mfc-michèle didier & Paula Cooper Gallery
NB : Tous les droits sont réservés. Aucune partie de cette édition ne peut être reproduite sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit sans l'autorisation écrite de l'artiste et de l'éditeur.

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America Drill s'articule autour de trois textes entremêlés, intitulés respectivement Red CutWhite Cut et Blue CutRed Cut est constitué d'extraits de l'ouvrage d'Ebenezer W. Pierce, Indian History and Genealogy, consacrés au grand sachem Massasoit de la tribu des Wampanoag (1878). White Cut comprend des extraits des Indian History and Genealogy Journals de Ralph Waldo Emerson, datant de 1820 à 1824 et de 1838 à 1841. Le texte de Blue Cut est tiré de We (1927) de Charles Lindbergh et de The Hero: Charles A. Lindbergh and the American Dream (1959) de Kenneth S. Davis. Le texte se termine par une citation tirée de Gatsby le Magnifique de F. Scott Fitzgerald.

Porter aujourd'hui un regard sur l'œuvre poétique de Carl Andre révèle deux aspects importants. D'une part, examiner la place qu'occupe cette activité dans l'ensemble de son oeuvre. Carl Andre s'est mis à écrire des poèmes dès l'âge de neuf ans, bien avant de contribuer, à travers ses sculptures, et de la façon imparable qu'on lui connaît, à l'évolution du langage plastique, et en particulier au courant minimaliste. Par des alignements rigoureusement ordonnés, de modules identiques, Carl Andre invite le spectateur à les parcourir et ce déplacement à travers l'œuvre, crée des perspectives multiples. L'artiste propose aussi de marcher sur l'oeuvre quand par exemple des carrés sont assemblés sur le sol.

Le rapport au livre sera évidemment différent, maintenant le lecteur à une position, un point de vue, par nature frontal. La perception de l'œuvre se fera dans l'espace limité par le format de la page (format standard généralement utilisé). Exemple en est sa participation au Xerox Book, célèbre livre en photocopies tiré à 1000 exemplaires, et signé en 1968 par sept artistes minimalistes et conceptuels. Carl Andre y dispose sur 25 pages une série de carrés dont le nombre correspond à chaque fois à la numérotation de la page. La progression suit une logique arithmétique, mais les formes sont placées de façon aléatoire. Le système semble contraignant, mais suscite chez l'artiste une liberté et une dynamique qui s'opèrent selon une modalité différente de son travail sculptural, rigoureusement inscrit dans l'espace, toujours selon un système modulaire, en assemblages rigoureux d'une seule et même pièce.

D'autre part, c'est l'implication de l'artiste dans l'Histoire. L'oeuvre intitulée America Drill témoigne à un degré élevé de cette préoccupation, et apparaît comme l'aboutissement d'un cheminement infiniment riche et complexe. America Drill consistait au départ en 48 feuillets volants. Carl Andre en a confié la publication à l'éditrice de livres d'artiste Michèle Didier, qui a conçu un fac-similé, opérant des choix qui ont permis à l'oeuvre de trouver son achèvement.

Dès la fin des années cinquante, Carl Andre élabore des livres en rassemblant des textes tapés à la machine, des collages et des calligrammes. Mais c'est précisément en 1957 que l'artiste découvre le texte Indian History and Genealogy, témoignage datant de la fin du 19è siècle écrit par Ebenezer W. Pierce, né comme Carl Andre dans l'État du Massachusetts, théâtre de l'un des génocides qui un siècle plus tôt a éradiqué la population indienne native.

L'événement dont traite ce document est cette King Philip's War, qui représente aux yeux de l'artiste un exemple type, celui d'autant de batailles livrées avant le début de cette guerre, et celui de tous les massacres qui lui succèderont. Il s'agit du compte-rendu de la souffrance d'un peuple annihilé. Ce crime sur lequel s'est construite l'histoire des États-Unis. L'artiste tente dans un premier temps de capter dans sa vérité brutale le cri de désespoir des victimes de cette histoire. Il isole certains groupes de mots, les retranscrit en les tapant sur une machine à écrire, rajoute autant de « and », composant ainsi un collage poétique ininterrompu.

Le résultat ne le satisfait guère et six ans plus tard il y revient, nourri par l'influence de Mobile, écrit par Michel Butor, voyage sémantique à travers l'Amérique, un « livre-chant » à dimension historique et surtout géographique. Il trouve aussi dans la théorie des nombres premiers de Kurt Gödel – système dans lequel une séquence de ces nombres ne reviendrait jamais sur une autre séquence – la grille de classement qui lui convient pour réorganiser la matière littéraire qui entre temps s'est enrichie. Elle comporte désormais trois volets, issus d'extraits de différentes sources. À chaque volet correspond une couleur du drapeau américain.

Nous avons donc, dans l'ordre :

Red Cut : Extraits de Ebenezer W. Pierce, L'histoire des Indiens des États-Unis et la généalogie se rapportant au bon Sachem Massa soit de la tribu Wampanoag et de ses descendants (1878).

White Cut : Extraits de Ralph Waldo Emerson, Histoire américano-indienne et journaux (de 1820 à 1824 et de 1838 à 1841).

Blue Cut : Extraits du livre de Charles A. Lindberg, Nous (1927) et de ceux de Kenneth S. Davis, Le héros Charles A. Lindberg et le rêve américain (1959).

L'artiste envisage America Drill comme « un long poème, dont le sujet touche à trois tragédies humaines : la tragédie du territoire comme bien propre – la tragédie de l'être humain comme bien propre – la tragédie de toute chose comme bien propre. » Quant à la signification du mot drill, elle renvoie à l'acte de tracer une voie dans une gare de tri, de relier deux wagons de train entre eux. Plus élémentairement, elle renvoie au lien entre deux éléments.

Ces textes ont été dactylographiés par Carl Andre, qui les a ensuite fait découper en bandelettes, puis recoller sur une autre feuille d'un papier identique. L'artiste a intercalé les bandelettes selon le code Gödel. Ainsi la lecture d'un des paragraphes s'effectue au début du livre ligne après ligne. Ensuite une ligne sur deux, puis une ligne sur trois : Red Cut, White Cut, Blue Cut.

Le texte ne présente pas de ponctuation. Le choix typographique de certains extraits varie de la lettre minuscule à la lettre majuscule. Il faut imaginer que des intervalles importants entre les mots rythment la mise en page et que la césure des mots est soumise à la limite du cadre dans lequel le texte est composé. D'un point de vue purement plastique, le travail de la colle transparaît aujourd'hui à travers les bandelettes, laissant des traînées de couleur, comme si le temps avait encore eu un mot à rajouter, à travers la matérialité même de l'oeuvre.

En guise d'épilogue, nous trouvons un extrait de la conclusion de Gatsby le Magnifique, de F. Scott Fitzgerald. Une fois de plus retranscrit sans ponctuation, avec le même espace entre chaque lettre, et le même intervalle entre chaque mot. La lecture tient donc du déchiffrage, dans l'effort de découper correctement chaque mot, de ces quelques phrases ; du reste très émouvantes.

« Il était venu de bien loin sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître si proche, qu'il ne pouvait manquer de le saisir par la main. Il ignorait qu'il était déjà derrière lui, quelque part dans cette vaste obscurité au-delà de la ville, où les champs obscurs se déroulaient sous la nuit. »

Le fait troublant est qu'au moment où paraît le livre, America Drill perpétue son dialogue avec l'histoire. Nous sommes en mars 2003, c'est-à-dire la veille de l'attaque de Bagdad par le gouvernement américain, la veille du bombardement d'une population civile. Cette sombre coïncidence a incité l'artiste à relire, à redéfinir sa propre oeuvre, sans cesse en mouvement. De la fin des années cinquante à aujourd'hui, la conscience du passé s'est évanouie selon Carl Andre. Une volonté de mémoire s'est perdue. Et là où son intention était d'édifier un « poème épique » sur l'Amérique, émerge un véritable cri de désespoir, engagé en temps réel dans le cours de l'histoire, engagé dans la destruction.

Carl Andre nous dit :

« I intended America Drill to be an epic poem illuminating the history of America. It certainly fails at that. To my horror I feel America Drill may be becoming a prophecy of America's, and the world's, future. »

 

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