John Miller Shooting Log (set), 2009
Spécifications
1 livre et 10 photographies insérées dans un étui
Etui en carton, 29,8 x 22,5 x 2,9 cm
Livre, 27,9 × 21,6 cm, 112 pages
Imprimé sur Blacklabel silk 200g
Reliure à double couture avec fil de lin
Couverture, étui et jaquette imprimés sur Curious Touch Wet 120g et 250g
Graphisme par Thomas Bizzarri
Imprimé par Arte-Print
Relié par Delabie
Etui relié par Rozier
Dix photographies couleurs
Production
Édition de 90 exemplaires et 10 épreuves d'artiste
Certificat signé et numéroté par l'artiste
Produit et publié par mfc-michèle didier en 2009
©2009 John Miller et mfc-michèle didier
NB : Tous droits réservés. Aucune partie de cette édition ne peut être reproduite sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit sans la permission écrite de l'artiste et de l'éditeur.
John Miller aime prendre des photos entre midi et quatorze heures, où qu'il se trouve. Débuté en 1994 et toujours en cours de réalisation, son travail intitulé The Middle of the Day réunit des centaines de photos.
La publication de Shooting Log, écrit par John Miller, propose un journal intime rétrospectif de The Middle of the Day. L'artiste revisite son travail à travers dix photos, toutes prises en 1994 et tirées de son vaste corpus, dont sa toute première photographie. Shooting Log est divisé en dix chapitres écrits chacun à une date précise et rappelant chacun une photo prise quatorze ans plus tôt. D'autres photographies appartenant à The Middle of the Day choisies par l'artiste sont ajoutées à la sélection commentée. Shooting Log est limité à 270 exemplaires numérotés et 30 épreuves d'artiste. L'édition combinant le livre et 10 photographies inédites se compose d'un ensemble limité à 90 exemplaires numérotés et signés et 10 épreuves d'artiste.
L'histoire de Shooting Log prend racine dans le présent tout en examinant une photo prise dans le passé. La concordance entre les temps du présent et du passé active les souvenirs des circonstances de la prise de vue. Elle permet également de retrouver, parfois, les circonstances associées à ce qui a vraiment été photographié. L'image (r)éveille-t-elle les souvenirs ? Ou est-ce la perception d'aujourd'hui qui (re)lit l'image et l'enrichit d'une nouvelle histoire ? C'est en regardant une photo en noir et blanc de chaises appuyées contre une table que John Miller s'est souvenu qu'elles étaient vertes, comme si photographie et mémoire étaient le support l'une de l'autre. De la même manière, l'image d'une canette de coca-cola sans prétention écrasée sur une marche déclenche, des années après le fait, son scepticisme concernant le supposé triomphe du capitalisme sur le communisme vaincu...
La série The Middle of the Day au coeur du Shooting Log est aussi un journal intime au sens strict du terme puisqu'elle accumule des documents, en l'occurrence des photographies, qui fournissent un récit au jour le jour. Le journal est tenu dans le but de se souvenir des événements passés, des choses vues, des pensées et des émotions évoquées. Dans Shooting Log, John Miller fait coïncider les allées et venues entre deux "journaux" superposés, accompagnés de commentaires introspectifs sur l'acte photographique.
Le travail photographique de John Miller peut être décrit d'une manière très prosaïque puisqu'il l'accomplit pendant la pause déjeuner. Bien que nous ne sachions peut-être pas comment ni pourquoi, nous pouvons au moins dire que John Miller a conçu The Middle of the Day entre midi et deux heures, à l'heure du déjeuner. Les photographies de The Middle of the Day sont les photos d'une vacance. Ces deux heures de repos peuvent être considérées comme un temps de vacance par opposition au temps de travail, c'est-à-dire une vacance dans le sens de vacuité. D'ailleurs, que font les gens qui sont soumis à des horaires de travail pendant leur temps libre et leurs vacances ? Ils prennent des photos. Il peut être amusant de considérer que John Miller, dont le temps ne se divise pas entre travail et loisir, choisit précisément ce temps de la pause déjeuner pour se consacrer à la pratique de la photographie, elle-même emblématique des vacances.
D'autre part, il est impossible de définir le sujet de The Middle of the Day. Un mur de briques, des passants qui plaisantent, un pont sur une autoroute, un arbre, des canards en cage, une femme agenouillée caressant une carpe dans l'eau, des punks un peu loufoques, un pamplemousse rose coupé en deux et servi sur une assiette : le sujet réel, le "entre midi et deux" reste irrémédiablement invisible. Même lorsqu'une horloge affiche l'heure, le regardeur peut la soupçonner d'être cassée. The Middle of the Day n'apporte aucune preuve, mais nous nous devons d'y croire.
Le genre photographique lui-même est démantelé. Si une photo de deux pommes rouges posées sur une table ressemble à une nature morte, elles restent fondamentalement deux pommes rouges à midi. En effet, si toute représentation photographique peut être soumise à la même classification de genre que la peinture, à quel genre appartiendrait alors The Middle of the Day ? Il n'y a pas de réponse et il n'y a pas de nom pour cela puisque le sujet réel n'est pas apte à être capturé par un film photographique. Si nous savons qu'une photo a été prise à 13h30, on nous a donné une coordonnée, mais pas de sujet. Qu'est-ce qui rend visible le rapport au temps ? Rien. Les photographies rassemblées dans The Middle of the Day ne constituent pas une trace documentaire. Elles sont tout au plus une recension des moments perdus, des moments qui se sont éloignés de la cause de leur effectivité et du sens.
Ce travail peut-il au moins être compris comme une représentation de la vie quotidienne ? Pas dans le sens immédiat, car il s'agit moins d'une représentation que d'une pratique allégorique, d'un art visionnaire, voire d'un "art magique". En outre, il corrompt le sens historique. Ce qui est montré est un moment de la journée et non un jour donné. Comme s'il n'y avait pas de passé, pas d'histoire. Le célèbre "ça-a-été" de Roland Barthes, qui assimile la photographie à "l'image vivante d'une chose morte", est traduit ici par un "ça-a-été", "ça-est" et "ça-sera toujours". Il y a toujours eu un "milieu de la journée", et ce depuis le début des temps.
La photographie est un loisir de masse. L'artiste rend compte de la condition humaine moins en la représentant qu'en s'appropriant cette activité. Nous devrions nous rappeler que la photographie est "tombée" très vite dans le domaine public. L'État français a acheté l'invention de Nicéphore Niepce et Jacques Daguerre pour une rente viagère et l'a offerte en cadeau à l'humanité, libre de droits. Dans Shooting Log, John Miller fait un souhait : prendre la photographie que "tout le monde pourrait prendre". Cependant, il est impossible de réaliser ce souhait, à moins que ce ne soit la quête en elle-même qui lui permette de prendre ces vues spécifiques. John Miller vise large, à distance. Il est attaché au mouvement de l'œil errant, au mouvement de l'œil qui trouve ce qu'il ne cherchait pas. Sa recherche du banal est une recherche de choses que nous n'aurions pas regardées normalement. Il trouve les zones de clivage entre les sujets photographiques. Il nous donne les images entre les images avec un œil à la fois détaché et omniscient qui a tout enregistré au hasard et a accumulé un jeu de cartes inépuisable : "images du monde" mélangées et distribuées au hasard.
C'est le sujet lui-même qui marque la distance entre l'appareil et le photographe et non pas le contraire, comme si le but principal du travail de John Miller était de se débarrasser de son propre point de vue. Il se peut que le photographe soit capable de dépasser sa position spatiale, c'est-à-dire de réorganiser l'espace donné, que la fameuse "aura" benjaminienne, apparemment perdue, puisse réapparaître comme cette silhouette floue derrière une balançoire. L'image auréolée de sa fille Carmen, alors enfant, devient un véritable sujet. En effet, "l'espace est entrelacé avec l'inconscient" et quelques confessions sur le sujet échappent au texte de Shooting Log, comme "Aujourd'hui, j'ai oublié mon appareil photo. Pourquoi ?" Poser la question, c'est déjà admettre une erreur. Mais n'est-ce pas cette erreur, dans l'affaire de l'acte photographique, précisément ce qui fait le succès de cet acte ?
27,9 x 21,6 cm